Albert Camus, ou : constater l'absurde et vivre

" Ce n'est pas la souffrance de l'enfant qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. Après tout, la douleur, l'exil, la claustration, sont quelquefois acceptés quand la médecine ou le bon sens nous en persuadent. Aux yeux du révolté, ce qui manque à la douleur du monde, comme aux instants de son bonheur, c'est un principe d'explication " (Camus, Albert, L'homme révolté, Paris : Gallimard, 1951, p. 127).
Ce qui manque fondamentalement face à l'expérience de la souffrance c'est une justification de celle-ci, une explication qui convaincrait. Pour Camus, " Dieu se tait " et l'être humain reste sans réponse à sa question. Le sens de l'existence est mis en question. Seulement, le constat de l'absurde ne permet pas de vivre. Camus propose alors le langage de la révolte comme seul moyen de faire face au sentiment d'absurde. Le langage humain permet de sortir de l'absurde en imposant au monde une cohérence et un sens. Mais ce n'est plus un sens a priori, c'est une cohérence que l'humain lui-même doit établir. Dieu n'explique rien et si le Christ partage le désespoir humain, sa souffrance a trop servi à justifier celle des hommes pour rester une réponse acceptable. Le Christ est simplement un être misérable de plus, souffrant de la main d'un Dieu " père de la mort ".
" Seul le sacrifice d'un dieu innocent pouvait justifier la longue et universelle torture de l'innocence. Seule la souffrance de Dieu, et la plus misérable, pouvait alléger l'agonie des hommes. Si tout, sans exception, du ciel à la terre, est livré à la douleur, un étrange bonheur est alors possible " (Camus, op. cit., p. 52). Dans Actuelles I, Chroniques 1944-1948, Camus écrit : " Le christianisme est fondé sur le sacrifice de l'innocent et l'acceptation de ce sacrifice ". Une certaine interprétation de la Croix peut en effet laisser penser que l'essentiel consiste à subir le mal sans se révolter.


Une lecture populaire de l'histoire de la figure de Job au Congo

Pour le professeur André Kabasele Mukenge de Kinshasa, les malheurs accumulés du personnage de Job rendent sa figure disponible pour tenter un rapprochement avec la situation dramatique de la plupart des Africains aujourd'hui. L'attitude de Job au milieu de ces souffrances a retenu l'attention des milieux chrétiens populaires. Cette attitude est résumée dans une formule lapidaire : Le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris : que le nom du Seigneur soit béni ! (Job 1,21b). Cependant, un tel recours à Job induit un esprit de résignation et de fatalisme. S'approprier cette formule peut devenir irresponsable dès lors qu'on n'a pas pris toutes les dispositions pour éviter ou combattre le malheur. Une lecture plus attentive de Job invite à ne pas tomber dans une religion de résignation. A bien voir, Job n'est pas un croyant résigné, mais bien un croyant révolté.


La souffrance et la question de Dieu

Elie Wiesel raconte : " Les SS pendirent deux Juifs et un adolescent devant les hommes du camp rassemblés. Les deux hommes moururent rapidement. L'agonie de l'adolescent dura une demi-heure. "Où est Dieu , où est-il ?" demanda quelqu'un derrière moi. Après un long moment, alors que l'adolescent se débattait toujours au bout de la corde, j'entendis l'homme appeler à nouveau : "Où est Dieu maintenant ?" Et j'entendis une voix répondre en moi : "Où est-il ? Il est ici... Il est suspendu au gibet !" ".


Leibniz et les " gens de bien "

Confronté à la question comment expliquer la coexistence du mal et de Dieu, le philosophe Leibniz arrive à l'affirmation que le monde dans lequel nous vivons est le " meilleur possible " voulu par Dieu. C'est dire que le mal qui existe dans ce monde doit forcément être un " bien déguisé " puisqu'il est d'une certaine manière approuvé par Dieu. Dans Sur l'origine radicale des choses (1697), il écrit : " en ce qui concerne les malheurs, et surtout ceux qui frappent des gens de bien, il faut tenir pour certain qu'ils se transforment en un bien plus grand à leur avantage... On peut dire qu'en général les malheurs sont des maux provisoires, mais qu'ils finissent par être des biens, puisqu'ils constituent des voies abrégées vers la plus grande perfection... " Deux choses sont à relever : tout d'abord, en parlant des " gens de bien ", on comprend que la question concerne bien un mal " immérité ". Pour les " gens mauvais ", la question ne se pose pas, car on considère alors que le mal est une juste punition. Deuxièmement, on a là un exemple du fossé qui se creuse quand le philosophe ou le théologien quitte le terrain de l'expérience de la souffrance pour y réfléchir de manière totalement théorique. Ce genre de définition apporte une réponse quasi mathématique au problème mais totalement cynique devant la souffrance concrète. Dieu apparaît ici comme le créateur qui reste totalement impassible et étranger à la souffrance de ses créatures.


Origène, Luther, Moltmann et l'impassibilité de Dieu

L'impassibilité de Dieu désigne le fait qu'il n'est pas affecté par des sentiments de tristesse, de douleur, de peine mais aussi de joie et de bonheur. Cette image d'un Dieu impassible a été défendue surtout dans le contexte de la philosophie grecque. Ainsi, beaucoup de pères de l'Eglise grecs ont été influencés par cette pensée. Certains pourtant, appuyés par le témoignage biblique, proposent une autre image. Ainsi, Origène s'écrie : " Le Père lui-même n'est pas impassible ! Si on le prie, il a pitié et compassion. Il souffre une passion d'amour " (Homélie sur Ezéchiel, VI, 51).
Martin Luther dessine aussi dans son œuvre une image de Dieu " ami des hommes " qui se met en souci pour l'être humain et qui est loin de l'impassibilité dont parle la philosophie grecque. De notre temps, un théologien comme Jürgen Moltmann fait remarquer que le christianisme affirmant l'incarnation de Dieu et l'événement de la Croix ne peut garder l'image d'un Dieu qui trônerait au-dessus de tout et de tous sans être affecté par ce qui arrive à ses créatures. Dans Trinité et histoire, il parle même d'une passion éternelle de Dieu : " Il n'y a pas de définition de l'essence divine qui pourrait faire abstraction de cette passion éternelle de Dieu que révèle la passion historique du Christ. "


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