Module Un verbe, des sens... Rire, pleurer, exister*



Rire



L'écriture ou la vie

Aucun d'entre nous, jamais, n'aurait osé faire ce rêve. Aucun d'assez vivant encore pour rêver, pour se hasarder à imaginer un avenir. Sous la neige des appels, alignés au cordeau par milliers pour assister à la pendaison d'un camarade, nul d'entre nous n'aurait osé faire ce rêve jusqu'au bout : une nuit, en armes, marchant sur Weimar.
Survivre, simplement, même démuni, diminué, défait, aurait été déjà un rêve un peu fou.
Nul n'aurait osé faire ce rêve, c'est vrai. Pourtant, c'était comme un rêve, soudain : c'était vrai.
Je riais, ça me faisait rire d'être vivant.
Le printemps, le soleil, les copains, le paquet de Camel que m'avait donné cette nuit un jeune soldat américain du Nouveau-Mexique, au castillan chantonnant, ça me faisait plutôt rire.
Peut-être n'aurais-je pas dû. Peut-être est-ce indécent de rire, avec la tête que je semble avoir. A observer le regard des officiers en uniforme britannique, je dois avoir une tête à ne pas rire.
A ne pas faire rire non plus, apparemment.

Jorge Semprun, L'écriture ou la vie


  • Ce récit vous surprend-il ? Son ton vous gêne-t-il ? Pourquoi ?
  • Ce récit parle d'un " rire " somme toute assez spécial. Comment le qualifieriez-vous ? De "burlesque" ? "ironique" ? "cynique" ? "désespéré" ?

Cliquez sur les termes soulignés : les notices s’affichent en dessous de ce texte

L'écriture ou la vie

Aucun d'entre nous, jamais, n'aurait osé faire ce rêve. Aucun d'assez vivant encore pour rêver, pour se hasarder à imaginer un avenir. Sous la neige des appels, alignés au cordeau par milliers pour assister à la pendaison d'un camarade, nul d'entre nous n'aurait osé faire ce rêve jusqu'au bout : une nuit, en armes, marchant sur Weimar.
Survivre, simplement, même démuni, diminué, défait, aurait été déjà un rêve un peu fou.
Nul n'aurait osé faire ce rêve, c'est vrai. Pourtant, c'était comme un rêve, soudain : c'était vrai.
Je riais, ça me faisait rire d'être vivant.
Le printemps, le soleil, les copains, le paquet de Camel que m'avait donné cette nuit un jeune soldat américain du Nouveau-Mexique, au castillan chantonnant, ça me faisait plutôt rire.
Peut-être n'aurais-je pas dû. Peut-être est-ce indécent de rire, avec la tête que je semble avoir. A observer le regard des officiers en uniforme britannique, je dois avoir une tête à ne pas rire.
A ne pas faire rire non plus, apparemment.

Jorge Semprun, L'écriture ou la vie


Après étude du texte, nous vous proposons une série de questions qui vous permettront d'actualiser le texte, et de faire de ce récit le vôtre
(nb : les visuels associés aux questions sont uniquement présents pour vous inspirer, mais ne constituent pas un élément de réponse)

Partager avec l'équipe Théovie vos réflexions


  • 20080312145322


    La télévision propose une multitude de "divertissements" dans lesquels le rire tient une bonne place (même en fond sonore). Les comiques, quelque soit leur style d'humour, participent largement à leurs succès. Comment comprenez-vous ce succès ? Est-il la marque d'une morosité ? D'une insouciance ?

  • 20080312145410


    L'actualité a montré plus d'une fois qu'il était perilleux de "rire de tout". Des propos jugés déplacés, des images jugées choquantes sont parfois à l'origine de longs débats sur les "limites" du rire. Pensez-vous que ces limites existent ? Si oui, comment les définiriez-vous ?

  • 20080312145452


    Le rire "moqueur" traverse les époques et les lieux. A votre avis, pourquoi le rire "moqueur" reste-t-il une constante ? et que traduit-il des regards portés sur les autres ?

  • 20080312145541


    Au Moyen-Age, les théologiens débattaient pour savoir si le Christ avait ri ou non. L'enjeu était essentiellement d'établir un lien entre la vie de Jésus et un modèle de vie pour tout chrétien. Pensez-vous que la foi en Dieu exclut certaines formes de divertissement ? Si oui, lesquels ? Pourquoi ?

  • 20080312145633


    Aujourd'hui, il existe des clubs qui proposent des séances de rire, comme une gymnastique. En quoi ce rire est-il différent d'un rire "spontané", partagé avec des amis autour d'une bonne table ?



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Soyez acteur de votre lecture


  • Relevez les indices "historiques" de ce récit. A quelle période font-ils référence ? A quels événements ? Quelle influence ce contexte a-t-il sur le "rire" évoqué par le narrateur ?
  • Précisez les personnages qui ne rient pas (leur identité, leur fonction dans le récit). Comment expliquez-vous leurs comportements et leurs réactions ?
  • Relevez dans ce récit tous les éléments (les événements) qui ne prêtent absolument pas à rire. Puis, relevez les éléments (les choses) qui font rire le narrateur. Selon vous, pourquoi le narrateur se pose la question s'il n'est pas "indécent de rire" en pareille circonstance ?
  • Les premières lignes du récit sont écrites à la première personne du pluriel ("nous"). Que représente ce "nous" ? Les lignes suivantes sont écrites à la première personne du singulier ("je"). Selon vous, pourquoi le narrateur passe-t-il d'un "nous" à un "je" ? Que signifie ce changement de personne ?
  • Généralement, le verbe "rire" n'évoque pas un souvenir aussi dur que celui-ci. Comment le narrateur explique-t-il ce "rire" ? Le comprenez-vous ?

Un peu de culture...

Bergson

20080312144052

Le philosophe français Henri Bergson (1859-1941) est l'auteur d'un livre sur le rire.
Attiré par le catholicisme, il renonce à se convertir, en raison de la montée de l'intolérance et des persécutions antijuives. " Je me serais converti, écrit-il en 1937, si je n'avais vu se préparer depuis des années la formidable vague d'antisémitisme qui va déferler sur le monde. J'ai voulu rester parmi ceux qui seront demain persécutés. "


Le journal satirique

20080312143853

Avec la devise " La liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas ", Le Canard enchaîné s'affiche comme un " journal satirique ". Il contient beaucoup de dessins et de caricatures, mais est réputé également pour ses enquêtes d'investigation. Fondé en 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal et le dessinateur Gassier, il incarne alors le malaise des français face à l'information officielle en pleine première guerre mondiale. Le Canard enchaîné est l'un des rares journaux à se saborder pendant l'occupation nazie en 1940, refusant toute collaboration. Lors de la guerre d'Algérie, il est saisi sept fois entre juillet et septembre 1958. Pendant le mandat du général de Gaulle, Le Canard enchaîné est particulièrement virulent envers la présidence. A partir des années 1970, le journal couvre tous les scandales politico-financiers. Afin de s'assurer un fonctionnement strictement indépendant, l'hebdomadaire ne fait appel à aucune publicité : il est lu par plus de 500 000 lecteurs chaque semaine.

20080312143942


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Aucun d'assez vivant - [Clés de lecture]

20080312142534

Dans ce livre, L'écriture ou la vie, se mêle un récit autobiographique sur la vie de son auteur après sa sortie du camp de concentration de Buchenwald (à 5 km de Weimar, Allemagne). L'expression " aucun d'assez vivant " désigne les quelques rares rescapés de ce camp rejoint par les troupes alliés le 11 avril 1945.
En quelques phrases, l'auteur tente de faire entendre aux lecteurs ce que pouvait représenter pour ces prisonniers de vivre ce jour de la libération. C'est dans ce contexte de mort, " hors norme ", que va résonner le rire de l'auteur. Plus ces rescapés semblent tout entiers tournés du côté de la mort, plus ce rire prend une dimension " existentielle ", c'est-à-dire qu'il est le signe de la vie, la signature même de la part vivante qu'il leur reste. Le lecteur est alors confronté à un rire inhabituel : non pas un rire qui surgit du comique, mais un rire tout droit issu du tragique. Au beau milieu de l'inhumain, le rire fait surgir de l'humain. Le rire reste fondamentalement le propre de l'homme, ce qui le distingue d'un animal, mais aussi d'un cadavre.

20080312142549

Ça me faisait rire d'être vivant - [Clés de lecture]

20080312142629

Les rescapés sont hébétés de stupeur : jamais ils n'auraient pensé survivre. L'auteur tente de faire partager ce qu'ils ont pu ressentir au moment de l'arrivée des troupes alliées. Il utilise le " nous " parce qu'ils ont en commun cette expérience concentrationnaire. Et puis survient un " je ", une expérience individuelle, qui décrit cette fois non pas le sentiment commun mais la manière dont un individu réagit à sa libération. Cet individu rit : il rit de se voir vivant, de faire l'expérience, pour la première fois depuis longtemps, de son existence. Alors que la mort était sans cesse présente, que sa mort était une menace permanente, tout d'un coup, la vie reprend le dessus. L'inimaginable survient et provoque ce rire. On peut lui donner différentes significations, mais on entend principalement dans ce rire, une joie profonde, inespérée parce que jusque-là vouée à la mort.
Depuis l'Antiquité, le rire passionne les philosophes : ils cherchent à comprendre en quoi le rire est spécifique de l'être humain et ce qui le déclenche. On peut souligner que le rire change de " codes " selon l'époque et le contexte culturel. Par exemple, on ne rit pas de la même chose pendant une guerre mondiale et en pays occupé que pendant des années économiques fructueuses où la liberté de ton et de parole est assurée.

20080312142645

Est-ce indécent de rire - [Clés de lecture]

20080312142718

Un rescapé du camp de concentration rit en se découvrant " encore vivant " : l'horreur de la situation ne prête pourtant pas au rire. Un décalage immense existe entre la réalité de ce camp et le rire de cet homme. Qui peut véritablement le comprendre ? C'est exactement la problématique abordé par l'auteur dans ce livre : il mène une réflexion sur la difficulté de raconter l'expérience de la déportation. Dans cet extrait, ce rire semble indécent à ceux qui ne peuvent pas mesurer le tragique d'où il jaillit.
La liberté d'expression est un principe fondamental pour un pays qui se réclame de la démocratie et des droits de l'homme. Son usage entraîne régulièrement une réflexion sur ses conditions d'exercice : peut-on rire de tout ? L'actualité a souvent montré qu'un certain usage de la caricature ou de l'humour pouvaient déclencher des réactions violentes. Dans le contexte actuel, ce sont souvent les religions qui sont pointées du doigt et soupçonnées de peu supporter la critique humoristique.

20080312142736

Ne pas rire - [Clés de lecture]

20080312142807

Le rescapé comprend que son visage ne coïncide pas avec son rire : son faciès décharné ne se prête pas au sourire. Le regard des autres lui renvoie plutôt la peur, l'horreur et la mort que son visage reflète. Personne ne semblait s'attendre à ce que cet homme rie : il n'en avait pas la tête.
Le rire surgit parfois d'où on ne l'attendait pas et c'est ainsi que quelques idées se brisent. La religion est souvent taxée de soupçonner le rire : elle aurait fait du rire une sorte d' expression " diabolique " dont le croyant devrait à tous prix se défendre. Ainsi, les protestants sont parfois perçus comme des gens austères pour qui le rire, l'humour sont bannis. Mais les chrétiens eux-mêmes se sont souvent appuyés sur la Bible dans laquelle, selon eux, il est peu fait mention du rire, d'autres expressions y seraient jugées plus nobles. Si l'histoire du christianisme a montré que la question a longtemps été d'importance, la plupart des théologiens contemporains estiment, quant à eux, que le rire n'est pas affaire d'interdit dans la Bible.

20080312142827

Ne pas faire rire - [Clés de lecture]

20080312142856

Ce rescapé de Buchenwald réalise dans le regard des autres que son rire n'est pas compris. Ici, seule la terreur est communicative : ce que les troupes alliées découvrent ne leur donne pas envie de rire. " La tête " du rescapé ne fait pas non plus sourire.
Pour la première fois depuis longtemps, ces hommes qui ont survécu à la déportation ne subissent pas le regard méprisant de leurs bourreaux mais le regard effaré de leurs libérateurs. En ce lieu de mort, ne résonne plus le rire cynique et avilissant des nazis, mais le rire d'un homme en joie. Le rire a, en quelques sortes, changé de nature.
On peut s'interroger également sur les effets de sens que produit le rire. Par exemple, en distinguant les deux expressions : " rire des autres " et " rire avec les autres ". Dans ces deux cas, il en va bien du regard posé sur l'autre et de la relation établie avec lui : d'un côté le rire exclut l'autre, de l'autre il l'accueille.

20080312142913

Le rire " existentiel " de Semprun - [Contexte]

20080312142951

Jorge Semprun (né en 1923) est un homme politique et un écrivain espagnol, connu notamment pour dénoncer les horreurs des camps de concentration. Il est lui-même déporté à Buchenwald en 1943. C'est cette expérience concentrationnaire qu'il raconte dans L'écriture ou la vie, publié en 1994. Il découvre à 20 ans ce qu'il qualifie de " vivre sa mort ". Il ne parvient à écrire son récit qu'en 1987. Dès les premières pages apparaît l'épouvante des soldats alliés qui le voient avec " son regard de fou, dévasté ". Il évoque les souffrances, les humiliations, les coups, les pas de course dans la boue, les chiens, la mort de ses amis. Tout au long du livre, philosophes, romanciers et poètes se mêlent aux terribles souvenirs du camp : il évoque Goethe dont la ville de Weimar est à quelques pas seulement de Buchenwald. Il écrit la difficulté (l'impossibilité ?) de raconter l'expérience de la déportation : le silence des déportés à leur retour, leur impossibilité à dire " cette mort vécue ".
On pourrait trouver plusieurs raisons au " rire " que l'auteur raconte : la manifestation d'un bouleversement intérieur, d'une joie inespérée, d'une tension intérieure. Le sens profond de ce rire échappe au lecteur, mais il devient le signe d'une " humanité " retrouvée, d'une vie possible. Prisonnier de ce camp, l'auteur parle de " vivre sa mort ". Une fois libéré, il peut enfin revenir à sa vie. Cet homme existe au sens littéral du terme : ex-sistere en latin, signifie " sortir de ", " se manifester ". Son rire est constitutif de sa vie, l'expression et la manifestation de sa présence au monde, de sa joie d'y participer.

20080312143011

Peut-on rire de tout, même des religions ? - [Contexte]

20080312143039

En 2005, en France, l'Eglise catholique porte plainte contre une publicité pour des vêtements : la photo imite la peinture de la Cène de Léonard de Vinci. " Jésus " est une femme et seul un homme est présent, torse nu dans les bras d'une femme. La justice reconnaît (en première instance) que cette publicité constitue une injure aux sentiments religieux et à la foi des catholiques.
La même année, au Danemark, des caricatures de Mahomet (le prophète des musulmans) sont publiées dans un journal d'information. Cette publication est relayée par la presse internationale et déclenche un tollé d'indignation et de colère dans plusieurs pays musulmans. En France, la justice est saisie, la presse est accusée.
Ces exemples ont au moins deux points en commun. D'abord, ils ont déclenché un vaste débat sur la liberté d'expression, ses limites, son lien avec le respect des autres, etc. On peut aussi s'interroger sur l'objectif de cette liberté d'expression. Par exemple, rire, est-ce forcément se moquer, mettre à l'index ou stigmatiser ? Le comique ne peut-il fonctionner qu'au détriment d'un autre ?
Enfin, ces événements ont en commun d'avoir impliqué des religions. On les soupçonne parfois de refuser toute forme de critique, même sur le ton humoristique. Puisque les religions concernent la dimension spirituelle de l'homme, elles relèveraient de Dieu, du " sacré ", donc de l'intouchable. L'offense est alors vécue comme un blasphème, c'est-à-dire (selon l'étymologie) à un outrage fait à la divinité.
Toutefois, le domaine " sacré " ne se limite pas à la religion : la société peut sacraliser l'argent, le football ou une vedette de cinéma. A partir du moment où l'idole est sacralisée, il est bien difficile d'en rire.

20080312143115

La mode du cynisme - [Contexte]

20080312143227

Aujourd'hui, lorsqu'on parle de cynisme, on désigne généralement un humour noir, mordant et ironique, indifférent aux convenances. Il s'avère même violent lorsqu'il entretient une relation aux autres fondée sur la moquerie, l'humiliation. " L'autre " devient un faire-valoir : on fait rire, on rit, aux dépens de l'autre.
Souvent, les médias font la part belle à ce cynisme, de plus en plus populaire. Par exemple, les émissions de " divertissement " s'appuient sur les travers des autres pour faire rire : succès immédiat et facile. Cette " mode " interroge le regard posé sur les autres, la puissance des dictats sociaux : la férocité que ces dictats peuvent déverser sur " celui qui échoue ", " celui qui n'est pas dans le coup ", " celui qui est faible ". La règle se résume à rester du bon côté de la barrière : du côté de ceux qui font rire (les gagnants) et non de leurs victimes (les perdants).
On peut noter qu'initialement, le cynisme désigne une école philosophique fondée au 5e siècle avant Jésus-Christ. Cette pensée opérait alors un renversement des valeurs et enseignait la désinvolture et l'humilité aux " puissants " de la Grèce antique. Pour ces " cyniques ", il s'agissait d'appréhender la vie d'une autre manière, plus subversive.

20080312143255

Qu'est-ce qui fait rire ? - [Espace temps]

20080312143345

Aujourd'hui, le " divertissement " occupe une place prépondérante dans les loisirs : les parcs d'attraction, le cinéma, la télévision proposent souvent de " divertir " leurs contemporains. Le verbe " divertir " provient du latin divertere qui signifie en réalité " se détourner de quelque chose ". Jusqu'au 17e siècle, il a été employé dans le domaine de la pensée pour " détourner de ce qui occupe ", sans nuance particulière de gaieté. Ce sens a progressivement décliné au profit de " distraire ", d'" amuser " : le rire fait alors partie intégrante du " divertissement " moderne. Cette évolution du verbe " divertir " en souligne quelques enjeux : le rire peut " détourner " les gens d'une réalité parfois difficile mais aussi " détourner " leur esprit critique.
En ce sens, au 17e siècle, les comédies de Molière ont fait rire en dénonçant les travers de quelques puissants (les médecins, les dévots, etc.). Déjà Aristophane, auteur dramatique grec du 5e siècle avant Jésus-Christ, faisait rire le public en raillant les travers des puissants : dans Les Nuées (423) il raille le philosophe Socrate, dans Les Guêpes (422), il tourne en ridicule l'organisation des tribunaux athéniens. Ces deux auteurs ont fait rire en dénonçant les travers propres aux hommes. Mais les pouvoirs en place se sont retournés contre eux en interdisant leurs pièces et en limitant l'expression théâtrale.
A l'inverse, aujourd'hui, le succès est largement accordé à qui fait rire. On reconnaît même parfois aux comiques une certaine influence sur les mœurs et les idées actuelles. Ainsi, on continue de faire rire en " divertissant ", mais le débat reste : de quoi est-on réellement " diverti " ou " détourné " ? De qui, de quoi rit-on ? Répondre à ces questions est un bon moyen de parvenir au cœur des structures sociales et des mentalités collectives d'une société. C'est une forme révélatrice de sociabilité tant le rire (avant d'être " le propre de l'homme ") est d'abord un phénomène culturel.

20080312143412

L'austérité protestante - [Espace temps]

20080312143449

Les protestants sont souvent étiquetés comme des chrétiens austères, empreints d'une certaine sévérité. Il faut dire qu'au 16e siècle, lorsque la Réforme débute, elle est portée par des chrétiens qui souhaitent " réformer ", " revenir aux sources " du message premier de l'Evangile. Cette volonté a parfois été menée avec rigueur : certains mouvements protestants de cette époque ont effectivement appliqué avec zèle un retour au " sérieux " et à la discipline de l'Eglise. Par exemple, lorsque le réformateur Jean Calvin dirige la république de Genève (de 1541 à 1564), les mœurs sont étroitement surveillées et une certaine morale chrétienne droitement appliquée. Plusieurs siècles après, cette manière de vivre peut effectivement paraître austère.
Mais aujourd'hui, la grande diversité du protestantisme implique à ses Eglises de se réinventer de lieu en lieu et d'époque en époque, avec pour seul souci : être fidèle à Jésus-Christ et donc à Dieu, à la Bible. Cette perception de l'Eglise invite les protestants à être des témoins de leur temps en participant à la transmission du message évangélique dans un monde en constante évolution : c'est avant tout la marque d'une grande liberté d'esprit et d'action. Le rire, l'humour, la prise de distance avec " les choses sérieuses " participent de cette liberté : le rire en est même souvent la garantie.

Les chrétiens et l'humour - [Espace temps]

20080312143537

Le christianisme est soupçonné de porter un regard critique sur l'humour et le rire, jugés menaçants pour la foi et le sérieux religieux. Ce présupposé remonte sans doute au Moyen-Age. A cette époque, le rire fait l'objet de deux définitions contradictoires :

  • La première, héritée des Pères de l'Eglise grecque et largement diffusée en Occident, condamne le rire.
  • La seconde, qu'on trouve d'abord chez le philosophe Aristote, puis relayée par les grands auteurs chrétiens du Moyen-Age, affirme, à l'inverse, que le rire est le propre de l'homme : elle emploie l'expression Homo risibilis, qui signifie " l'homme dont la caractéristique est le rire ". Il en résulte une controverse entre théologiens, illustrée par un sujet traditionnel de débat au 13e siècle : Jésus a-t-il ri une seule fois dans sa vie ? Car à cette époque, la vie terrestre de Jésus est le modèle de l'homme. Puisqu'il n'est jamais cité en train de rire, on oppose au rire la vraie joie, celle qui exclut le rire. Le rire est bien le propre de l'homme, mais de l'homme " pécheur " : le rire lui-même est qualifié de " péché ".

Le rire prescrit du Moyen-Age laisse place au rire joyeux de la Renaissance. Avec Rabelais et les autres humanistes, le rire est anobli, revalorisé. Il exprime la joie de vivre et devient inhérent aux plaisirs sensoriels. A cette même époque, le Réformateur Martin Luther parle aussi du rire. Il marque avec insistance le lien qui unit la foi et l'humour : selon lui, l'humour est l'expression souveraine de la liberté de la foi à l'égard des contraintes de ce monde. Plus tard, des philosophes soulignent également le lien entre humour et religion. L'humour opérerait le passage de la réalité simplement humaine à la dimension religieuse, il marquerait la rencontre insolite entre l'homme et Dieu. L'humour accompagnerait la foi jusque dans les réalités quotidiennes de la vie, pour qu'elle ne se laisse pas prendre au piège des faux sérieux et des fausses garanties. L'humour et le rire qui l'accompagne deviennent en quelque sorte les gardiens d'une foi trop sérieuse et sûre d'elle-même.

20080312143603

Le rire de Sara - [Textes bibliques]

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Genèse 18,6-15
Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara: "Vite! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes!" et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l'apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu'il plaça devant eux (trois hommes); il se tenait sous l'arbre, debout près d'eux. Ils mangèrent et lui dirent: "Où est Sara ta femme?" Il répondit: "Là, dans la tente." Le SEIGNEUR reprit: "Je dois revenir au temps du renouveau et voici que Sara ta femme aura un fils." Or Sara écoutait à l'entrée de la tente, derrière lui. Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d'avoir ce qu'ont les femmes. Sara se mit à rire en elle-même et dit: "Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir? Et mon maître est si vieux!" Le SEIGNEUR dit à Abraham: "Pourquoi ce rire de Sara? Et cette question: Pourrais-je vraiment enfanter, moi qui suis si vieille? Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR? A la date où je reviendrai vers toi, au temps du renouveau, Sara aura un fils." Sara nia en disant: "Je n'ai pas ri", car elle avait peur. "Si! reprit-il, tu as bel et bien ri."

Dans le livre de la Genèse (chapitres 12 à 25), l'histoire d'Abraham est racontée : celle d'un homme avec qui Dieu fait alliance. Dieu promet notamment à Abraham une descendance nombreuse alors que sa femme, Sara, est stérile. Sara conseille même à son mari de créer une famille avec sa servante, Hagar (chapitre 16). Cette situation provoque de nombreux conflits. Au chapitre 18, Dieu confirme la promesse faite à Abraham. En effet, trois étrangers rencontrent Abraham à Mamré. Il leur offre l'hospitalité et les trois hommes annoncent la naissance prochaine d'un fils pour Sara, alors que le couple est déjà très âgé. A ces mots, Sara " se mit à rire en elle-même " et Dieu ne comprend pas ce rire : n'aurait-elle pas confiance en sa promesse ? Ce rire souligne bien sûr l'étonnement de Sara et sans doute sa méfiance à l'égard d'une telle promesse. Sa stérilité est vécue comme une punition, source de grands malheurs et de difficultés avec Abraham. On pourrait distinguer ce rire des autres : non pas un rire issu d'une situation comique (même si les apparences peuvent l'être) mais désespérément tragique.
Sara donnera pourtant bien naissance à un fils : Isaac. Isaac signifie en hébreu : " Que Dieu rie, sourie, soit bienveillant ".

Genèse 21,6
Sara s'écria: " Dieu m'a donné sujet de rire! Quiconque l'apprendra rira à mon sujet "

Jésus a-t-il ri ? - [Textes bibliques]

Si les évangiles ne contiennent pas de passages dans lesquels Jésus rit explicitement, ils n'en rapportent pas plus sur ses goûts, sa psychologie. Autrement dit, les évangiles n'ont pas pour objectif de décrire l'intériorité de Jésus, mais de témoigner de leur foi en sa Parole annoncée de la part de Dieu. Au coeur de cette Parole, il y a une promesse de joie : Dieu est présenté comme la source de toute joie. En se communiquant aux hommes, Dieu leur communique aussi cette joie. La joie faisant bon ménage avec le rire, on peut en ce sens relire le verset suivant de l'apôtre Paul :

Philippiens 4,4
" Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous ".

Jésus a-t-il condamné le rire ? - [Textes bibliques]

Luc 6,20-26
Heureux, vous qui avez faim maintenant: vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant: vous rirez. Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme. Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes. Mais malheureux, vous les riches: vous tenez votre consolation. Malheureux, vous qui êtes repus maintenant: vous aurez faim. Malheureux, vous qui riez maintenant: vous serez dans le deuil et vous pleurerez. Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous: c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes.

Ces versets sont extraits d'enseignements que Jésus dispense. Sous forme de béatitude (" Heureux ! " formule qui exprime une joie accordée par Dieu), Jésus parle des pleurs et du rire. Jésus s'adresse particulièrement à ses disciples, aux auditeurs de Luc également : Jésus parle à ceux qui " pleurent ", qui " sont haïs ", " rejetés ", " insultés ", etc. Ses paroles prennent alors le sens d'une consolation et d'un encouragement. Il faut souligner que le rire dont il est question (" Malheureux vous qui riez maintenant ", verset 25) est celui des repus, des moqueurs qui rejettent l'Evangile annoncé par les disciples de Jésus. Alors que le rire promis par Jésus (" Heureux vous qui pleurez maintenant : vous rirez ", verset 21) est le rire de la joie retrouvée, de la plénitude offerte. Ces versets ne condamnent pas le rire. Au contraire, ils promettent, ici et maintenant, un rire joyeux (et non moqueur) à ceux qui sont oubliés du monde et des autres.

Un rire de la mesure - [Textes bibliques]

Ecclésiaste (Qohéleth) 7,3-5
Mieux vaut le chagrin que le rire, car sous un visage en peine, le coeur peut être heureux; le cœur des sages est dans la maison de deuil, et le cœur des insensés, dans la maison de joie. Mieux vaut écouter la semonce du sage, qu'être homme à écouter la chanson des insensés.

Dans l'Ancien Testament, le livre de Qohéleth fait partie des écrits dits " de sagesse ". Qohéleth oppose le rire du croyant " sensé " au rire moqueur des " sots " et des " méchants ". Les insensés exagèrent lorsqu'ils rient, le sage est plus discret. Le sage apprécie le rire " mesuré " car il sait qu'il y a dans la vie " un temps pour rire " et un autre " pour pleurer ". Ce n'est donc pas le rire qui est condamné, mais l'exagération, la démesure, l'absence de toute limite.

Le rire moqueur - [Textes bibliques]

Dans l'Ancien Testament, les hommes méchants sont souvent présentés comme des moqueurs alors que les hommes sages sont présentés comme des tempérés. Cette gausserie des moqueurs peut concerner la parole de Dieu lorsque le prophète parle :

Jérémie 20,7
SEIGNEUR, tu as abusé de ma naïveté, oui, j'ai été bien naïf; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins. A longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi.

ou relate l'attitude de ses opposants :

2Chroniques 30,10
Les coureurs passèrent de ville en ville dans le pays d'Éphraïm et de Manassé, jusqu'en Zabulon, mais on riait d'eux et on se moquait d'eux.

La moquerie peut aussi concerner directement le prophète :

Psaume 22,8
Tous ceux qui me voient, me raillent; ils ricanent et hochent la tête.

Lamentations 3,14
Me voilà la risée de tout mon peuple, sa perpétuelle rengaine.

Dans le Nouveau Testament, le rire de ceux qui rejettent le Fils de Dieu éclate lors de la Passion du Christ (ses souffrances). Les passants se moquent :

Marc 15,29
Les passants l'insultaient hochant la tête et disant: "Hé! Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours.

Les chefs du peuple se gaussent :

Luc 23,35
Le peuple restait là à regarder; les chefs, eux, ricanaient; ils disaient: "Il en a sauvé d'autres. Qu'il se sauve lui-même s'il est le Messie de Dieu, l'Élu!".

Plus tard, dans le Livre des Actes, on peut noter deux rires moqueurs : celui des Athéniens à la prédication de Paul sur la résurrection :

Actes 17,32
Au mot de "résurrection des morts", les uns se moquaient, d'autres déclarèrent: "Nous t'entendrons là-dessus une autre fois."

et celui de ceux qui refusent les signes proches du jugement :

2Pierre 3,3
Tout d'abord sachez-le: dans les derniers jours viendront des sceptiques moqueurs menés par leurs passions personnelles.

Ce n'est pas le rire en lui-même qui est condamné. A chaque fois, l'auteur dénonce la moquerie, le rejet des autres et de Dieu qu'un certain rire peut signifier.

Henri Bergson, Le rire - [Aller plus loin]

Le rire est un essai sur la signification du comique écrit par le philosophe Henri Bergson en 1899. Comme l'auteur l'écrit dans sa préface de 1924, son essai se concentre plus exactement sur " le rire spécialement provoqué par le comique ". La thèse défendue dans l'ouvrage est que ce qui provoque le rire est le placage " du mécanique sur du vivant ". Le rire serait une sorte de punition de la société envers les êtres qui s'écartent de la norme. En ouverture de son ouvrage, l'auteur aborde ainsi son sujet :

Bergson Henri Le rire. Essai sur la signification du comique Paris Alcan 1924 :
" Que signifie le rire ? Qu'y a-t-il au fond du risible ? Que trouverait-on de commun entre une grimace de pitre, un jeu de mots, un quiproquo de vaudeville, une scène de fine comédie ? Quelle distillation nous donnera l'essence, toujours la même, à laquelle tant de produits divers empruntent ou leur indiscrète odeur ou leur parfum délicat ? Les plus grands penseurs, depuis Aristote, se sont attaqués à ce petit problème, qui toujours se dérobe sous l'effort, glisse, s'échappe, se redresse, impertinent défi jeté à la spéculation philosophique.
Notre excuse, pour aborder le problème à notre tour, est que nous ne viserons pas à enfermer la fantaisie comique dans une définition. Nous voyons en elle, avant tout, quelque chose de vivant. Nous la traiterons, si légère soit-elle, avec le respect qu'on doit à la vie. [...]
Nous allons présenter d'abord trois observations que nous tenons pour fondamentales. Elles portent moins sur le comique lui-même que sur la place où il faut le chercher.
Voici le premier point sur lequel nous appellerons l'attention. Il n'y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d'un animal, mais parce qu'on aura surpris chez lui une attitude d'homme ou une expression humaine. On rira d'un chapeau ; mais ce qu'on raille alors, ce n'est pas le morceau de feutre ou de paille, c'est la forme que des hommes lui ont donnée, c'est le caprice humain dont il a pris le moule. Comment un fait aussi important, dans sa simplicité, n'a-t-il pas fixé davantage l'attention des philosophes ? Plusieurs ont défini l'homme "un animal qui sait rire". Ils auraient aussi bien pu le définir un animal qui fait rire, car si quelque autre animal y parvient, ou quelque objet inanimé, c'est par une ressemblance avec l'homme, par la marque que l'homme y imprime ou par l'usage que l'homme en fait. "

La philosophie et le rire - [Aller plus loin]

Les philosophes de l'Antiquité se sont intéressés au rire : comment il fonctionne, ce qui le provoque et dit de la spécificité de l'être humain. Selon Quentin Skinner, professeur d'histoire moderne à Cambridge, l'intérêt pour le rire prend de nouveau de l'ampleur au début du 16e siècle, en particulier chez les humanistes (Rabelais par exemple). A la fin de ce siècle, pour la première fois depuis l'Antiquité, une littérature médicale spécialisée se développe, concernant les aspects physiologiques ainsi que psychologiques de ce phénomène. Il poursuit sa compréhension du lien entre " philosophes " et " rire " ainsi :
Quentin Skinner La philosophie et le rire Conférences Marc Bloch 2001 http://cmb.ehess.fr/document54.html.
" Descartes consacre trois chapitres à la place occupée par le rire au sein des émotions dans son dernier ouvrage, Les passions de l'âme de 1648. Hobbes soulève un grand nombre des mêmes questions dans The Elements of Law et de nouveau dans Léviathan. Spinoza défend la valeur du rire dans le Livre IV de L'éthique. Et nombre des disciples avoués de Descartes expriment un intérêt particulier pour ce phénomène, notamment Henry More dans son Account of Virtue.
La question que je veux poser à propos de tout cela est tout simplement la suivante : pourquoi tous ces auteurs se croient-ils tenus de s'intéresser sérieusement au rire ? Il me semble que la réponse est à rechercher dans le fait que tous s'accordent sur un point cardinal. Et ce point est que la question la plus importante qui se pose au sujet du rire est celle des émotions qui le provoquent.
Une des émotions en question, tous sont d'accord là-dessus, est nécessairement une forme de joie ou de bonheur. Voici Castiglione dans son Cortegiano :
"Le rire ne paraît que dans l'humanité, et il est toujours un signe d'une certaine jovialité et gaieté que nous éprouvons intérieurement dans notre esprit."
En l'espace d'une génération, tous ceux qui écrivent sur le sujet en arrivent à considérer ce postulat comme allant de soi. Descartes note simplement qu'"il semble que le Ris soit un des principaux signes de la Joye". Et Hobbes conclut plus vivement encore que "le rire est toujours de la joie".
Cependant, on s'accordait aussi sur le fait que cette joie devait être d'un genre bien particulier, et nous arrivons maintenant à l'aperçu le plus caractéristique (et peut-être aussi le plus déconcertant) de la littérature humaniste et médicale dont il est question ici. Cet aperçu est que la joie exprimée par le rire est toujours associée avec des sentiments de mépris, voire de haine : la haine de Descartes. Chez les humanistes, l'un des plus anciens arguments à cet effet est avancé par Castiglione. Je cite :
"A chaque fois que nous rions, nous nous moquons de et nous méprisons toujours quelqu'un, nous cherchons toujours à railler et à nous moquer des vices."
Et les auteurs médicaux exposent la même théorie sous une forme plus développée [...]. Le plus important des auteurs qui s'efforcent de forger ces liens est peut-être Robert Burton dans un texte étonnant, The Anatomy of Melancholy de 1621, qui commence par nous dire, dans sa Préface, que "lorsque nous rions, nous condamnons autrui, nous condamnons le monde de la folie", ajoutant que "le monde n'a jamais été aussi plein de folie à condamner, aussi plein de gens qui sont fous et ridicules". [...]
Ainsi, selon cette analyse, si vous vous tordez de rire, c'est qu'il a dû se passer deux choses. Vous avez dû vous apercevoir d'un vice ou d'une faiblesse méprisable en vous-même ou (encore mieux) chez autrui. Et vous avez dû en prendre conscience de manière à susciter un sentiment joyeux de supériorité, et par conséquent, de mépris. Une implication de ce raisonnement qui vaut la peine qu'on s'y arrête est que, selon Hobbes, il faut établir un contraste marqué entre le rire et le sourire. [...] Le rire exprime la dérision, mais le sourire est considéré comme une expression naturelle de plaisir, et en particulier d'affection et d'encouragement. "

" Un miracle d'ivrogne ! " - [Aller plus loin]

L'histoire du christianisme montre que les théologiens se sont longtemps méfiés du rire. Ils y voyaient une menace telle une prise à la légère " des choses sérieuses ". Pourtant, dans la Bible et en particulier dans les évangiles, la joie et le plaisir ressenti sont présents. Jésus lui-même participe à des réjouissances où certaines attitudes n'inspirent pas que du " sérieux ". Le pasteur Louis Simon propose dans cet extrait un commentaire du premier récit de miracle situé dans l'évangile selon Jean (Jean 2,1-11). Jean y raconte la transformation de l'eau en vin par Jésus lors de noces célébrées à Cana.
Simon Louis " Mon " Jésus Paris : Les Bergers et les Mages 1998 p.81-82 :
" Je note encore que l'évangéliste souligne qu'il s'agit ici du "premier des signes de Jésus", celui qui ouvre le ministère, celui d'où tous les autres signes vont tirer leur forme et leur sens. Faut-il souligner aussi à quel point ce signe était gaillard ? Une noce en Galilée durait sept à huit jours et concernait tout le village. Ici Jésus va arriver en retard et entrer dans un groupe qui a déjà beaucoup bu. Tellement bu qu'on est à court de vin. C'est dans ce cadre que l'Evangile va commencer, avec ce que certains appelleront un miracle d'ivrogne ! Effectivement Jésus ne va pas hésiter à ajouter sept hectolitres de vin à tous ces convives déjà "gris" (v.10) !
Première épreuve, première rectification. Non aux moralistes.
Il est à peu près certain que le milieu religieux de Jean-Baptiste et de ses disciples était celui des esséniens. Dès lors le choc et l'épreuve sont de taille car précisément les esséniens font vœu de célibat, de continence et d'ascèse. Quel trouble pour des esséniens que d'être appelés à suivre ce nouveau Maître, cet Inconnu, dont le premier signe consiste à célébrer ce que l'on a soi-même considéré comme impropre au Royaume de Dieu : un mariage !
Voilà la première rectification à faire avant de suivre Jésus : découvrir que l'Evangile n'est pas opposé au mariage et à l'union sexuelle de l'homme et de sa femme. Au contraire, il y voit un premier signe de joie de l'homme. Loin de mutiler, l'Evangile multiplie le bonheur conjugal. Non, derrière Jésus il n'y a pas de place pour les ascètes du désert, les sobres et les secs, et les célibataires volontaires. L'Evangile, ce n'est pas l'eau, mais le vin ; ce n'est pas la continence, mais la fête en abondance.
Sept hectolitres de plus pour l'amour des couples : voilà Jésus. Quel choc pour les buveurs d'eau ! "Chacun sert le bon vin d'abord, et quand tout le monde est saoul, le moins bon. Toi, tu as gardé le meilleur jusqu'à maintenant !"
Voilà l'Evangile : jusqu'à plus soif !
On n'entre en évangile qu'après avoir triomphé de cette épreuve. La vie n'est pas une mortification, mais une fête. Tout homme prend son origine dans la fête. [...]
C'était à Cana. A partir de l'union de deux époux qu'il fête comme son signe premier, Jésus met en garde contre la morale et l'ascèse, contre les rites obligés, et contre les illusions dérisoires des mystiques.
C'était à Cana, et ses disciples crurent en lui. "

Bergson - [Culture]

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Le philosophe français Henri Bergson (1859-1941) est l'auteur d'un livre sur le rire.
Attiré par le catholicisme, il renonce à se convertir, en raison de la montée de l'intolérance et des persécutions antijuives. " Je me serais converti, écrit-il en 1937, si je n'avais vu se préparer depuis des années la formidable vague d'antisémitisme qui va déferler sur le monde. J'ai voulu rester parmi ceux qui seront demain persécutés. "

Le journal satirique - [Culture]

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Avec la devise " La liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas ", Le Canard enchaîné s'affiche comme un " journal satirique ". Il contient beaucoup de dessins et de caricatures, mais est réputé également pour ses enquêtes d'investigation. Fondé en 1915 par Maurice et Jeanne Maréchal et le dessinateur Gassier, il incarne alors le malaise des français face à l'information officielle en pleine première guerre mondiale. Le Canard enchaîné est l'un des rares journaux à se saborder pendant l'occupation nazie en 1940, refusant toute collaboration. Lors de la guerre d'Algérie, il est saisi sept fois entre juillet et septembre 1958. Pendant le mandat du général de Gaulle, Le Canard enchaîné est particulièrement virulent envers la présidence. A partir des années 1970, le journal couvre tous les scandales politico-financiers. Afin de s'assurer un fonctionnement strictement indépendant, l'hebdomadaire ne fait appel à aucune publicité : il est lu par plus de 500 000 lecteurs chaque semaine.

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Le nom de la rose - [Culture]

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Le rire diffère selon les civilisations et évolue selon les époques : il est d'abord un phénomène culturel. Au Moyen-Age, le rire est même un enjeu idéologique d'importance. C'est ce qu'illustre le roman de l'italien Umberto Eco : Le nom de la rose (1980).
L'histoire se déroule en 1327, alors que la chrétienté est divisée entre l'autorité du pape et celle de l'Empereur du Saint-Empire. L'intrigue a lieu dans une abbaye bénédictine où un ancien inquisiteur, Guillaume de Baskerville, se livre à une véritable enquête policière suite aux meurtres de plusieurs moines.
L'histoire l'oppose alors à un moine ultra-rigoriste, Jorge de Burgos, grand ennemi du rire. C'est un vieillard intransigeant qui cherche à tout prix à interdire l'accès à un livre. Il s'agirait d'un inédit d'Aristote dans lequel le philosophe grec aurait prononcé l'éloge du rire. Jorge de Burgos ne veut pas que les hommes se croient autorisés à rire: il faut, pense-t-il, les tenir ployés sous terreur. Le rire, selon lui, anéantirait la crainte de Dieu et amènerait la ruine de l'Eglise.
Le Christ riait-il ? Le Christ possédait-il, en propre, sa tunique ? Une paire de lunettes est-elle ou non un outil du Diable ?
Ces questions qui, à première vue, pourraient sembler saugrenues sont pourtant les enjeux cardinaux du Nom de la rose. L'auteur aborde ainsi les conflits intellectuels, religieux et politiques du début du 14e siècle dont la question de la nature du rire faisait partie.

" Ridicule " - [Culture]

Ridicule est un film de Patrice Leconte sorti en 1996, interprété entre autres par Charles Berling, Jean Rochefort et Fanny Ardent. Il raconte les aventures de Grégoire Ponceludon de Malavoy, issu d'une famille d'ancienne noblesse tombée dans la précarité. Le film donne à voir la cour de Louis XVI (et ses antichambres) à Versailles en 1780. Les favoris qui avaient accès à cette cour font preuve de toutes sortes de bons mots afin de garder leurs privilèges. Sous couvert de passer pour des gens d'esprit et de bon goût, ils cherchent à couvrir l'autre de ridicule : l'humilier par une simple répartie cinglante, un trait d'humour particulièrement corrosif. Le " ridicule " exclut de la cour, " tue " toute forme de vie sociale. Le film s'attache à dépeindre ce jeu cruel dont la règle est simple : rendre ridicule son voisin en faisant rire de lui.

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