Apocalypse, mode d’emploi - Aller plus loin
Pierre Prigent recommande : « Pour exprimer ce message incarné, mais qui vient du monde de la transcendance, Jean ne craint pas d’utiliser des images variées et des traditions différentes. (…) Pour lui assurément, en Dieu il y a un commencement et une fin, mais son livre ne cherche pas l’enchaînement chronologique. Il tente seulement de faire entendre que ce début et cet achèvement sont au-delà de notre histoire qu’ils déterminent pourtant de manière souveraine. Aucun plan ne pourrait prétendre rendre compte de cette extraordinaire nouveauté ».
Pierre Prigent, L’Apocalypse de Saint Jean, Genève : Labor et Fides, 2000, pp. 73ss.
À travers ces deux exemples nous découvrons comment, à travers l’histoire, l’Apocalypse a été abusivement interprété et avec quelles conséquences.
Les 144 000 serviteurs de Dieu et la grande foule (Ap 7,4-9) :
L’interprétation des Témoins de Jéhovah est un parfait exemple de dogme absolu rejetant toute autre hypothèse. Aucun débat avec d’autres interprétations n’est possible.
À partir d’une lecture littéraliste, les Témoins de Jéhovah considèrent que l’Apocalypse prédit l’avenir. Selon eux, le salut y est inscrit et ne s’adresse qu’à leurs fidèles. Dieu a choisi des humains pour vivre au ciel, afin de devenir rois et prêtres avec son Fils, ces fidèles, appelés « oints », constituent le « petit troupeau ». Ils sont au nombre de 144000. Depuis 1935, le nombre de fidèles ayant dépassé ce chiffre, les autres membres se voient offrir la vie éternelle sur une terre paradisiaque. Ils sont identifiés à « la grande foule » évoquée en Ap 7,9.
« Ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes » (Ap 14,1-5) :
Le début du v.4 fait problème. Une première interprétation qui prendrait le texte au pied de la lettre y verrait une doctrine professant un ascétisme radical pour lequel l’union sexuelle est une souillure. L’idéal qui s’exprime là serait marqué par des conceptions anti-féministes, comme on en trouve chez les moines de Qumran où seuls ceux qui gardent leur virginité peuvent accéder à la perfection. Il s’agirait d’une nouveauté dans le christianisme primitif car cette doctrine est peu connue dans leurs premiers écrits. Cependant on ne peut la rejeter trop vite. Le Nouveau Testament ne contient effectivement aucun texte qui assimile l’union sexuelle à une souillure. Cependant en plusieurs occasions, le célibat volontaire est argumenté, visant une consécration plus entière (Mt 19,12 ; 1Co 7,1.8.26ss) alors que le mariage est admis seulement parce que dans l’ordre des choses. De plus, si l’Apocalypse ne présente aucune autre affirmation semblable, force est de constater que le livre entier respire l’ascétisme, notamment en posant que le chrétien achevé risque naturellement le martyre. Tout ceci a amené beaucoup de commentateurs anciens et modernes à défendre l’interprétation littérale.
Plusieurs arguments amènent pourtant à dépasser cette 1ère interprétation : dès le 1er chapitre, l’Apocalypse s’interprète sur un plan symbolique. Pourquoi alors faire exception pour un seul verset ? Jamais l’Apocalypse ne distingue hommes et femmes dans les énumérations détaillant l’humanité (ex : petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, rois, chefs. Cf. 6,15 ; 13,16 ; 19,18). Pourquoi le peuple des 144000 serait-il différent ? Ce sont des humains, hommes et femmes. L’adjectif « vierge » peut s’appliquer indifféremment à des hommes ou des femmes, voire aux deux conjointement. Il prend alors souvent un sens figuré. Le terme de « souillure » employé ici sert déjà à caractériser les fidèles de Sardes qui n’ont pas souillé leurs vêtements (Ap 3,4) en refusant de pactiser avec l’idolâtrie (Paul emploie le même mot pour caractériser les chrétiens qui participent aux banquets païens à Corinthe ; 1Co 8,7). Enfin, pour l’auteur de l’Apocalypse, « l’impureté » est souvent synonyme de prostitution (cf. 17,4 ; 18,2-3) qui désigne symboliquement l’infidélité à Dieu que représente l’idolâtrie (cf. Ap 2,14). L’ensemble de ces arguments plaident en faveur de l’interprétation symbolique. Rien n’indique une position anti-féministe dans l’Apocalypse.
Nous avons dit que le Dieu qui advient à Jean sous la forme l’étant, l’était, le venant apporte une nouveauté dans la compréhension du nom de Dieu. Le futur « sera » est devenu « vient », ce qui témoigne d’une perception particulière du nom de Dieu.
On sait toute la répugnance de la théologie hébraïque à nommer Dieu. Donner un nom à Dieu, c’est courir le risque de l’enfermer dans une définition, autrement dit, vouloir le maîtriser. Or, Dieu ne peut être prisonnier du langage humain.
Mais alors, comment appeler quelqu’un que l’on se refuse de nommer ? Dire Dieu est celui qui Vient laisse à qui est appelé la possibilité d’être hors de toute tentative de maîtrise. Cela revient à considérer le nom de Dieu comme un événement qui advient. Dieu peut advenir n’importe où, entremêlé avec le quotidien de toute vie.
Appeler Dieu Celui qui Vient, c’est aussi sortir de la dualité entre la transcendance et l’immanence qui s’excluent l’une l’autre. Viens ! rend compte d’une attente : l’attente d’un possible impossible, inimaginable puisque transcendant. Sa survenue, son immanence, fait voler en éclats ce qui a été établi comme impossible.
Dans cette idée, le théologien John Caputo Auteur(s) : Caputo, John ; ETR 90, 2015/3, p. 376 ; Texte disponible ici propose pour sa part Dieu qui Est ‘Peut-être’. À ce Dieu-là, Caputo dit Viens ! en ajoutant peut-être. Il trouve ici « un modèle de prière par lequel nous sommes constitués, une prière qui insiste dans notre existence, la passion pour Dieu dans un monde incohérent, la prière pour Dieu, peut-être, la prière de Dieu, peut-être ».
