Module Un verbe, des sens... Vieillir, réussir, construire*



Vieillir



O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
O cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?

Corneille, Le Cid, Acte I, scène 4

 

 


  • Connaissiez-vous cette tirade extraite du Cid de Corneille ?
  • Partagez-vous les sentiments que le personnage exprime ?

Cliquez sur les termes soulignés : les notices s’affichent en dessous de ce texte

O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
O cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?

Corneille, Le Cid, Acte I, scène 4

 

 


Après étude du texte, nous vous proposons une série de questions qui vous permettront d'actualiser le texte, et de faire de ce récit le vôtre
(nb : les visuels associés aux questions sont uniquement présents pour vous inspirer, mais ne constituent pas un élément de réponse)

Partager avec l'équipe Théovie vos réflexions


  • 20080622184200


    Comment définiriez-vous la vieillesse ? A partir de quand est-on "vieux" ?

  • 20080622184237


    Comment concevez-vous la vieillesse , plutôt comme un déclin ou comme un progrès ? Pourquoi ?

  • 20080622185009


    Le verbe "vieillir" est pratiquement devenu synonyme du verbe "échouer". Comment expliquez-vous ce parallèle ?

  • 20080622185128


    Comment la société actuelle aborde-t-elle la vieillesse ? Quelle image en donne-t-elle ?

  • 20080622185203


    D'après votre "société idéale", quelle place devrait revenir aux personnes agées ? Pourquoi ?



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Soyez acteur de votre lecture


  • Relevez la ponctuation et précisez la tonalité générale de cette tirade. Que pouvez-vous en déduire sur l'état profond du personnage ?
  • Le personnage a été insulté par un plus jeune que lui : l'affront exige des réparations. Comprenez-vous l'offense subie ?
  • Relevez les champs lexicaux qui reviennent le plus souvent (par exemple, celui de la guerre). Comment expliquez-vous leur présence ?
  • Cette tirade est extraite de la scène 4 de l'Acte I du Cid. Il s'agit d'un monologue. A qui pensez-vous que ce personnage s'adresse véritablement ?
  • Pensez-vous que le texte contient des expressions particulièrement actuelles ? Si oui, lesquels et en quoi ? Si non, pourquoi ce propos est-il aujourd'hui dépassé ?

Un peu de culture...

L'art d'être grand-père

A partir du 19e siècle, la famille s'appuie sur un modèle de vie de type bourgeois qui réorganise les relations à l'intérieur même de la famille. L'assignation de la femme à un certain rôle, la place de l'enfant comme celle du père de famille fonctionnent encore largement aujourd'hui selon ce modèle. Parmi ces nouvelles attributions des rôles familiaux, il y a celle des grands-parents désignés ainsi depuis le 19e siècle. Comme le nom l'indique, ils jouent le rôle de " grands " " parents ", c'est-à-dire que leur fonction est définie par rapport à leurs " petits " enfants dont ils ne portent pas la responsabilité de l'éducation, mais de celle de l'ouverture, de l'apprentissage " plus grand " encore que celui imputé aux parents.
Parmi les défenseurs de ce statut devenu incontournable aujourd'hui, Victor Hugo s'impose. Extrêmement investi auprès de ses petits enfants, il va jusqu'à écrire L'art d'être grand-père qui pose les fondements d'une vision idéale des grands-parents. Jeanne est l'un de ses petits enfants, ce jour-là, elle est punie :
Victor Hugo, L'art d'être grand-père, chapitre VI, Paris : Gallimard, 2002.
" Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société
S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :
- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;
Je ne me ferai plus griffer par le minet.
Mais on s'est récrié : - Cette enfant vous connaît;
Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. A chaque instant
L'ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;
Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête.
Vous démolissez tout. - Et j'ai baissé la tête,
Et j'ai dit : - Je n'ai rien à répondre à cela,
J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là
Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu'on me mette au pain sec. - Vous le méritez, certes,
On vous y mettra. - Jeanne alors, dans son coin noir,
M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l'autorité des douces créatures :
- Eh bien moi, je t'irai porter des confitures. "

 

20080622105528


" Se souvenir des belles choses "

Ce film de Zabou Breitman est sorti en 2002 et les rôles principaux sont interprétés par Isabelle Carré et Bernard Campan. Il raconte l'histoire de deux personnes pris au piège de leur mémoire défaillante.
Claire, une jeune femme, est placée dans un centre pour amnésiques : elle présente de légers troubles de la mémoire. Quelques années auparavant sa mère y est décédée jeune de la maladie d'Alzheimer. L'univers curieux et décalé de cette institution interroge la prise en charge des malades.
Philippe, quarante ans, a perdu totalement la mémoire à la suite d'un accident de voiture qui a coûté la vie à sa femme et son fils. Tous deux tombent amoureux l'un de l'autre. La mémoire est l'objet de toutes les attentions : on court après elle, on saisit des instants furtifs où elle réapparaît et avec elle des événements douloureux. Les personnages courent après leur propre histoire, tentent de la maintenir " hors-oubli " pour en préserver le sens.

20080621191315


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O vieillesse ennemie ! - [Clés de lecture]

20080622104102

Cette tirade est extraite d'un monologue de Don Diègue, un des personnages du Cid. Le roi d'Espagne a accordé à Don Diègue l'honneur d'être le gouverneur de son fils. En sortant du conseil, Don Diègue se dispute avec Don Gomès, gentilhomme plus jeune, qui convoitait ce privilège. Le vieillard insulté ne peut riposter à cause de son grand âge : le code d'honneur aurait exigé un défi en duel. Don Diègue se retrouve seul et s'enflamme après cette " vieillesse ennemie " qui lui ôte la possibilité d'agir comme il a agi tout au long de sa vie : dans l'honneur et la vaillance. L'état de son vieux corps le prive de mener sa vie comme il l'entend.
L'association des mots " vieillesse " et " ennemie " souligne la responsabilité de l'âge avancé du personnage (même si, à l'époque de Corneille, la vieillesse est atteinte à la quarantaine !). La vieillesse est mise en accusation : c'est elle qui prive l'homme de ses capacités, elle le diminue et fait de sa vie une vie " au rabais " qui ne peut plus répondre aux même exigences " d'avant ". Une telle représentation de la vieillesse correspond globalement à celle qu'on véhicule aujourd'hui. A l'époque où la jeunesse est survalorisée, la vieillesse apparaît comme " l'ennemie à abattre " à tout prix. " Vieillir " est traité comme une maladie (on peut même souscrire une " assurance-vieillesse "), un mal contre lequel il faut lutter avec les armes modernes (sport, chirurgie, soin esthétique, etc.). La société prône la jeunesse, la beauté du corps, le dynamisme, l'efficacité, le rendement, l'argent, la réussite, bref, tout ce que la vieillesse ne peut plus " produire ".

20080622104127

Le Cid de Pierre Corneille - [Clés de lecture]

20080622104201

Pierre Corneille (1606-1684), auteur dramatique français, fait jouer pour la première fois Le Cid à Paris en 1636. Cette tragi-comédie remporte un énorme succès. Elle met en scène les amours empêchées de Rodrigue, fils de Don Diègue, et de Chimène, fille de Don Gomès. Issus tous deux de la plus haute noblesse castillane, Dom Gomes provoque Don Diègue. Ce dernier, insulté, ne peut riposter à cause de son grand âge : il demande à son fils, Rodrigue, de défier en duel Don Gomès, le père de celle qu'il aime. L'honneur est en jeu et aucun gentilhomme digne de la confiance du roi ne saurait se soustraire à ce genre d'obligations. Rodrigue tue en duel Don Gomès. Chimène ne peut donc plus épouser celui qu'elle aime, le tueur de son père. Le nœud de la pièce mêle de manière tragique les exigences de l'honneur, du devoir et de l'amour. Mais sa partie " comédie " se justifie dans le dénouement de l'intrigue : le roi d'Espagne, présenté comme un monarque éclairé et vertueux, s'appuie sur la bravoure de Rodrigue pour permettre, au final, l'union de ces deux jeunes gens.
On peut rappeler ici que Le Cid s'inspire d'un personnage historique : Rodrigo Díaz de Bivar (1043-1099) dit El Cid Campeador, chevalier mercenaire espagnol chrétien, héros de la Reconquista. Réputé invaincu, le Cid est rapidement devenu une figure légendaire. Son tombeau, ainsi que celui de sa femme Chimène est visible dans la Cathédrale Santa María de Burgos.

20080622104223

Flétrir tant de lauriers - [Clés de lecture]

20080622104327

Don Diègue est un personnage de la plus haute noblesse. Il a servi son roi dignement et a reçu les honneurs de son pays, l'Espagne. Le respect qu'il inspire n'a pas empêché un plus jeune que lui de le défier et ainsi, de l'humilier. Un tel geste à son égard mérite à cette époque d'être " réglé " lors d'un combat. Ses lauriers (c'est-à-dire sa gloire acquise lors de combats et de service rendus) ont flétri parce qu'il ne peut pas, à cause de son âge, répondre avec la même fougue à ce jeune prétentieux. Comment peut-il accepter d'être pour la première fois limité dans ses actes ?
La vieillesse est souvent représentée comme une lente et inexorable dégradation. Elle correspond alors à une étape de la vie, l'ultime, telle que même le dictionnaire la définit : " Dernière période de la vie normale qui succède à la maturité, caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques et des facultés mentales ", (Définition du Robert). Pourtant, deux conceptions semblent s'opposer.

  • Certains en parlent comme d'un déclin catastrophique : la vieillesse ne permet plus de vivre pleinement parce qu'elle est une succession de privations morales, psychiques et physiques.
  • D'autres envisagent la vieillesse comme une étape de progrès qui parvient à combiner expérience et sagesse. Elle serait certes l'ultime période de la vie, mais la période qui peut user de l'accumulation des expériences et des savoirs.

A chaque fois, la vieillesse s'inscrit dans une conception linéaire du temps : il y a un passé, un présent et un futur, un début et une fin à la vie. L'enjeu repose essentiellement sur la manière dont on conçoit cette vie. Par exemple, si on la conçoit comme dépendante de certaines conditions (physiques, morales, psychiques, etc.), on a tendance à envisager la vieillesse comme une inacceptable décrépitude.

20080622104411

Ne fait rien pour moi - [Clés de lecture]

20080622104449

Le personnage accuse " son bras " de " ne rien faire pour lui ". C'est-à-dire qu'il accuse la défaillance de son corps : ce bras qui a tenu l'épée avec tant de courage n'est plus fiable aujourd'hui. La rage et le désespoir de Don Diègue sont les conséquences de sa défaillance physique. Son corps lui renvoie l'image d'un homme qu'il n'a jamais été et qu'il ne souhaite pas devenir : un faible qui a peur de combattre pour son honneur.
Lorsqu'on s'interroge sur la vieillesse, c'est bien souvent la dégradation des capacités physiques qui préoccupe les pensées. Vieillir entraîne peu ou prou la perte d'un corps jusque-là résistant et fort. Dans un contexte social qui prône manifestement la beauté et la puissance du corps, la dégradation due à l'âge est d'autant plus difficile à accepter. Toutes les formes de dégradations physiques sont d'ailleurs bannies dans la société : le handicap physique, le corps atrophié ou mutilé sont rejetés. Le corps a tendance à devenir un véritable " dieu " à aduler et dont il faut prendre le plus grand soin, comme s'il était une représentation honnête et juste de la personne. On comprend donc qu'un corps abîmé par l'âge, détérioré au point de ne plus permettre l'autonomie de la personne soit une image largement écartée par la société, voire soustraite du regard des autres.

20080622104505

O cruel souvenir - [Clés de lecture]

20080622104536

Le personnage évoque ses hauts faits d'antan. Réalisant que ce qu'il est aujourd'hui ne correspond plus avec ce qu'il a été autrefois, Don Diègue exprime sa souffrance. Cette situation est jugée " cruelle ". Son âge avancé semble lui faire perdre toute estime de soi : il ne saurait tolérer une telle diminution de ses capacités. Le " souvenir " glorieux de son passé amplifie chez lui la déchéance de son présent, comme si la vieillesse avait balayé ce que fut sa jeunesse et rendu vaine sa vie toute entière.
La vie sociale projette les individus en permanence vers l'avenir : construire sa vie, bâtir une maison, s'établir en couple, avoir des enfants, progresser dans son travail, etc. Faire des projets, imaginer son avenir, bref, " entreprendre " fait partie d'une vie adulte telle qu'elle est actuellement valorisée. Mais arrivé à un certain âge, entreprendre devient beaucoup plus difficile car l'horizon proche est celui de la fin de sa vie, de la mort. " La vie est derrière soi ", dit l'expression populaire. La perspective de la mort rend-elle pour autant " cruel " le souvenir du passé ? La vieillesse condamne-t-elle la vie toute entière au non-sens ? Il existe différentes façons de répondre à ces questions. On peut estimer que oui, la vieillesse est honnie car seule compte la période où l'individu peut produire, faire quelque chose de sa vie. On peut estimer qu'au contraire, la vieillesse (comme d'autres situations de vie) est un temps de la vie à part entière qu'il s'agit de vivre pleinement même si elle ne correspond pas aux critères de performance actuellement valorisés.

20080622104557

Vivre dans la honte - [Clés de lecture]

20080622104627

Don Diègue a été insulté par Don Gomès, gentilhomme plus jeune que lui. " Vivre dans la honte " signifie pour Don Diègue de ne pas pouvoir laver cet affront tel que le code d'honneur de son époque et de son rang l'exige. Une vie " honteuse " serait de ne plus pouvoir vivre d'après les critères qu'il s'était fixé sa vie durant. La vieillesse lui impose de s'écarter de ses règles de conduite jusque-là maintenues, le prive de son autonomie et de ce qui constituait pour lui sa dignité.
Aujourd'hui, dans un pays occidental moderne, l'espérance de vie d'un individu n'a jamais été aussi importante. Pour la première fois, en France, les hommes peuvent espérer vivre jusqu'à 77,2 ans et 84,1 ans pour les femmes. L'écart entre les hommes et les femmes continue de se réduire. Il est de 6,9 ans, soit un an de moins qu'il y a dix ans (d'après les chiffres publiés par l'I.N.S.E.E. pour l'année 2006). Cet allongement de l'espérance de vie ne cesse d'augmenter. Cela pose inévitablement la question de la place qu'occupent les personnes âgées non seulement dans la société mais aussi dans la famille. Il n'est plus rare que dans une même famille, coexistent quatre générations d'individus. Mais quelle prise en charge des personnes âgées la famille et la société proposent-elles ? Pour reprendre l'expression de Don Diègue, " vivre dans la honte " soulignerait aujourd'hui les difficultés que rencontrent les personnes âgées pour vivre dignement leurs dernières années.

20080622104645

A quel âge est-on vieux ? - [Contexte]

20080622104741

Ce n'est pas si simple de définir la vieillesse. Selon les enquêtes d'opinion, c'est à 75 ans que les français considèrent le début de la vieillesse. Mais ce chiffre est pondéré par des remarques plus qualitatives : " la vieillesse n'est pas une question d'âge, c'est affaire d'esprit ! ", " on a l'âge de son cœur, non de ses artères ", etc. De plus, le vocabulaire de la vieillesse est truffé d'euphémismes : on parle plutôt des " seniors " que des vieux, du " quatrième âge " plutôt que des vieillards. La vieillesse est donc culturellement toute relative. Selon les sexes d'abord : une femme est perçue comme " vieille " bien plus tôt qu'un homme, surtout selon les critères de beauté. C'est aussi relatif selon les époques : Montaigne (16e siècle) se voyait vieux à 40 ans, une femme du 19e siècle avait sa vie derrière elle à 30 ans. En ce sens, certains sociologues adoptent d'autres définitions de la vieillesse. Par exemple, est vieux celui à qui il reste 10 ans d'espérance de vie. Bref, la vieillesse désigne essentiellement " le reste de la vie ".
Cette dernière période de la vie est culturellement plus ou moins valorisée. Aujourd'hui, les sociétés modernes occidentales ont tendance à la rejeter comme elles écartent tout ce qui peut rappeler l'imminence de la mort. Si les gens meurent pour une très large majorité à l'hôpital, loin de leur lieu de vie et de leur entourage, parallèlement, les personnes âgées sont de plus en plus écartées de leur lieu de vie afin de faciliter leur prise en charge.

20080622104810

Comment aborder la vieillesse ? - [Contexte]

20080622104901

Comment l'homme aborde-t-il ce " reste de la vie " ? En grossissant un peu le trait, on pourrait souligner au moins trois manières différentes :

  • L'homme peut " s'accrocher " et tenter de maintenir à tout prix une certaine performance. La vie est alors perçue comme une permanente ascension où carrière, activités occupent toute la place. Le danger est de croire qu'on pourrait maîtriser sa vie et ne pas tenir compte des accidents de la vie ni de ses propres faiblesses.
  • L'homme peut désespérer et se faire l'observateur de son déclin. La vie est alors perçue comme un déclin inexorable : la vieillesse, telle une maladie, fait sombrer dans la décrépitude. Le danger est de ne donner sens et valeur à la vie qu'en termes de compétences et de capacités en ignorant son épaisseur humaine, qualitative.
  • L'homme peut appréhender sa vieillesse comme un " élargissement " de sa vie adulte. Contrairement à l'adulte qui " n'a pas le temps ", la personne âgée est celle qui, enfin, peut prendre le sien. C'est un élargissement en ce sens que cette conception approfondit trois domaines privilégiés de l'adulte : l'expérience, la responsabilité et l'authenticité. La vieillesse prend alors sens, mais aussi saveur et grandeur.

Rester jeune à tout prix ! - [Contexte]

20080622104940

Aujourd'hui, la société semble vouer la vieillesse au non-sens. Performance, urgence, progrès, etc., sont les mots d'ordre. De là vient sans doute la tentation d'en masquer les effets ou même, d'en abréger les souffrances (contrairement à une idée reçue, les plus de 60 ans sont la catégorie d'âge la plus touchée par le risque suicidaire : 3500 suicides par an sur un total de 10500).
Une " culture jeune " et pour les jeunes s'est aujourd'hui largement imposée. Par exemple, les jeunes sont devenus une catégorie économique qu'il faut " nourrir " de produits spécialement pensés pour eux ; la " culture jeune " règne dans les médias. L'installation en couple, le premier enfant, l'indépendance financière surviennent beaucoup plus tardivement qu'autrefois. Les sociologues estiment généralement qu'autant la sortie de l'enfance est de plus en plus précoce, autant l'entrée dans la vie adulte est de plus en plus tardive. Entre les deux, la catégorie " jeune " s'allonge dans le temps et s'impose comme l'âge idéal de la vie.
On peut souligner que dans cette perspective, les époques ne valorisent pas nécessairement les mêmes tranches d'âge. Par exemple, l'âge " adulte " a longtemps été la période assimilée à celle de la maturité, des engagements et des responsabilités que les plus jeunes avaient souvent hâte de découvrir. Autre exemple plus lointain : dans la Bible, l'histoire qui unit Dieu aux hommes privilégie le discours adulte (qui correspond en tous cas à la maturité). C'est peut-être pour cette raison que lorsque Jésus mentionne explicitement l'importance des enfants, il choque plus qu'il n'attendrit. Les enfants étaient alors considérés comme négligeables (au même titre que les femmes d'ailleurs) parce qu'ils n'avaient pas atteint l'âge mûr.

20080622104958

Alzheimer, le nom qui fait peur - [Contexte]

20080622105042

La question qui préoccupe est souvent : " comment " va-t-on vieillir ? Dans ce souci qualitatif de la vieillesse, la maladie d'Alzheimer inquiète particulièrement. Du nom de son découvreur (Aloïs Alzheimer), cette maladie neurodégénérative entraîne la perte progressive des fonctions mentales (dont la mémoire). C'est la principale cause de dépendance lourde des personnes âgées et d'entrée en institution puisqu'actuellement, 40% des malades y vivent. En France, en 2006, on recensait 850 000 cas. On en prévoit pour l'Europe 11 millions en 2050.
Ce problème majeur de santé publique soulève quantité de questions. La perte d'autonomie engendrée est destructrice, d'autant plus dans une société ultra-individualiste. La perte de mémoire constitue également une atteinte terrible à la dignité du malade.
Cette problématique soulève l'importance de la mémoire, particulièrement en christianisme. Aujourd'hui, les civilisations de l'écriture construisent des bibliothèques gigantesques pour conserver les documents du passé. Dans les civilisations orales, c'est la mémoire qui assume la fonction des bibliothèques. Les hommes de la Bible, lorsqu'ils sont confrontés à un problème, consultent leur mémoire pour trouver dans le passé des paroles et des comportements qui auraient du sens pour le présent. Le rappel des souvenirs n'est pas la répétition nostalgique d'un passé révolu, mais une nécessité pour comprendre le monde. Le drame qui perturbe les relations entre Dieu et son peuple est l'oubli. L'homme biblique dans le malheur crie à Dieu et lui demande pourquoi Dieu l'a oublié (Esaïe 49,14). Inversement, lorsque Dieu fait un procès à l'homme, il lui reproche son manque de mémoire (Deutéronome 32,18). Cette lutte de la mémoire contre l'oubli est permanente et elle souligne combien la mémoire est constitutive de toute relation : à soi, aux autres et à Dieu. La mémoire fonde les liens (affectifs, spirituels, sociaux, amicaux, etc.) qui unit les hommes dans leur propre individualité, entre eux et à Dieu.

Vieillir : décliner ou progresser ? - [Espace temps]

20080622105150

Dès l'Antiquité, les philosophes se sont interrogés sur le sens de la vieillesse. Par exemple Solon (vers 640-558 avant J.-C.) affirme que la vieillesse est un progrès puisqu'on y apprend toujours. D'autres philosophes vont penser la vieillesse plutôt comme un déclin. Deux conceptions de la vieillesse s'affrontent donc au fil du temps :

  • Des philosophes envisagent la vieillesse comme un processus d'usure du vivant qui diminue les performances physiques et intellectuelles en le rapprochant de la mort. La vieillesse est une privation d'être, donc un mal. Ils envisagent alors la vie comme ayant un point culminant à partir duquel les forces vitales commencent à se dégrader et à diminuer. Pour Nietzsche (1844-1900), par exemple, la vieillesse n'est rien d'autre que l'extinction progressive et tragique de la vie.
  • D'autres leur opposent que la vieillesse a aussi ses avantages : elle débarrasse de ce qu'il y a de plus futile et éphémère, permet d'accéder à la sagesse et de prendre enfin conscience que réussirVoir entrée Réussir dans la vie ne signifie pas forcément " réussir sa vie ". La vieillesse serait une sorte de libération bienfaitrice qui permettrait de se réconcilier avec soi et les autres. Ils envisagent alors la vie comme ayant un sens et un projet : on peut être lucide sur son déclin tout en s'efforçant de le vivre le mieux possible.
    Bien qu'opposées, ces positions partagent au moins un avis : l'existence humaine comporte un sommet. Selon eux, tout l'enjeu est de le situer (dans la jeunesse ou dans l'âge mûr).
    On peut noter qu'aujourd'hui, cette idée d'un " sommet " de l'existence tend à disparaître, on parle plutôt d'un horizon à atteindre. Une course sans fin contre tout ce qui ressemble à une limite s'engage. C'est en ce sens, qu'on entend parler de la vieillesse comme d'un " défi à relever ", ou d'une " conquête de soi ".

Pourquoi respecter la vieillesse ? - [Espace temps]

20080622105221

Les historiens confirment généralement que les sociétés traditionnelles honoraient la vieillesse. En ce sens, les plus âgés constituaient un groupe reconnu pour son savoir et sa sagesse. Leur expérience était mise à contribution, ils avaient un rôle social à jouer et une place préétablie. Leur revenait un certain nombre de privilèges et même souvent celui de diriger. Dans cette perspective, on honore la vieillesse en partie pour ce qu'elle apporte d'avantages à l'ensemble de la société. Par exemple, lors de la Réforme (16e siècle), les réformés ont institué des conseils presbytéraux pour diriger les communautés : " presbytéral " vient du grec presbuteros qui signifie " ancien ". Ce sont donc aux anciens que revenait la responsabilité d'orienter l'Eglise locale.
Au 18e siècle, le philosophe allemand Emmanuel Kant s'est interrogé sur l'origine du devoir d'honorer la vieillesse. Selon lui, ce n'est pas un respect dû à la faiblesse du vieillard, car la faiblesse n'est pas, en tant que telle, un mérite ; il ne s'agit pas non plus de sagesse car la vieillesse ne confère pas automatiquement la sagesse. Pour Kant, ce devoir envers les personnes âgées est lié à la reconnaissance d'avoir duré.
Cette performance de la durée pourrait sembler aujourd'hui bien affaiblie puisque vieillir ne fait plus exception, tant les progrès de la médecine ont fait augmenter l'espérance et la qualité de vie. Pourtant, ce respect pour la durée soulève un point intéressant. Dans un monde de la performance et qui change en permanence et avec frénésie, durer relève de l'exploit.

Quelle place pour nos aïeux dans la société ? - [Espace temps]

20080622105305

A cause d'une hyper-individualisation de la vie, les solidarités " obligées " ont décliné : le lien social s'est distendu au profit du lien privé. Les institutions publiques privilégient aussi ce lien privé. Par exemple, en multipliant considérablement les services à domicile pour les personnes âgées. Cette progression a contribué à réduire le développement de l'hébergement en maison de retraite et de l'hospitalisation en long séjour.
Pourtant, pour la plupart des contemporains, la dépendance des personnes âgées est un phénomène qui reste l'objet d'une profonde inquiétude. Les enquêtes montrent que les gens s'estiment largement démunis devant cette perspective, convaincus que ni leurs propres ressources, ni la solidarité familiale ni même l'Etat ne permettront d'y faire face. Cette tendance souligne bien que l'enjeu du débat repose essentiellement sur la perception que l'on a de la vie et des conditions de vie qu'on exige non seulement de soi mais aussi des proches. La peur principale est qu'un jour ou l'autre, soi-même ou un proche ne soit plus regardé par les autres (Etat ou famille) comme un individu à part entièreVoir entrée Vivre-Mourir-Etre heureux. La force des débats sur l'euthanasie ou l'accompagnement des mourants le montre clairement.

Quelle place pour nos aïeux dans la famille ? - [Espace temps]

Les dernières décennies ont provoqué un repli individualiste des plus exacerbé. Pourtant, le lien familial ne s'est pas distendu. La famille reste une valeur sûre. Du cri d'André Gide (1869-1951) " Famille, je vous hais ! ", on retient le mépris qu'inspirent les " foyers clos ", la famille comme cellule étouffante. Aujourd'hui, la famille est un lieu d'appui et de solidarité particulièrement valorisé. Si les générations ne cohabitent plus ensemble (ce qui était vrai jusqu'au baby-boom), elles coexistent actuellement très bien. Dans cette perspective, la place des personnes âgées est importante : les générations anciennes soutiennent leur descendance à chaque étape importante (financièrement mais aussi en assurant une aide domestique régulière). Les difficultés apparaissent si la personne âgée devient dépendante, mais malgré ce, une large majorité reste à domicile (93% des personnes âgées de 65 ans et plus continuent d'habiter chez elles).

La sagesse n'attend pas le nombre des années - [Textes bibliques]

L'Ancien Testament comporte une forte accentuation du rôle dévolu aux aînés dans la civilisation patriarcale d'Israël. On retient généralement l'image du vieillard comme celle du sage entouré de respect parce que porteur de la mémoire du peuple de Dieu.

Lévitique 19,32
Lève-toi devant des cheveux blancs, et sois plein de respect pour un vieillard.

Pourtant, dans l'histoire de Job, on raconte que des vieux amis viennent le réconforter. Mais c'est le jeune Elihou, le fils de l'un d'entre eux, qui réagit vivement aux propos de ses aînés. Il pensait que leur âge avancé leur ferait tenir des propos sages auprès de Job : selon lui, il n'en est rien. Dans ce passage, il semble que la sagesse n'est pas une qualité que l'âge confère automatiquement. C'est Elihou, le plus jeune, qui entend remettre Job dans " le droit chemin " : " tais-toi, je vais t'apprendre la sagesse " lui dit-il (33,33).

Job 32,1-9
Alors ces trois hommes cessèrent de répondre à Job, puisqu'il s'estimait juste. Mais Élihou se mit en colère. Il était fils de Barakéel le Bouzite, du clan de Ram. Il se mit en colère contre Job parce que celui-ci se prétendait plus juste que Dieu. Il se mit en colère aussi contre ses trois amis parce qu'ils n'avaient plus trouvé de réponse et avaient ainsi reconnu Dieu coupable. Or Élihou s'était retenu de parler à Job parce que les autres étaient plus âgés que lui. Mais quand Élihou vit que ces trois hommes n'avaient plus de réponse à la bouche, il se mit en colère. Alors Élihou, fils de Barakéel le Bouzite, prit la parole et dit: Je suis un jeune, moi, et vous, des vieux. Aussi craignais-je et redoutais-je de vous exposer mon savoir. Je me disais: "L'âge parlera, le nombre des années enseignera la sagesse." Mais en réalité, dans l'homme, c'est le souffle, l'inspiration du Puissant, qui rend intelligent. Être un ancien ne rend pas sage, et les vieillards ne discernent pas le droit.

" Tu honoreras ton père et ta mère " - [Textes bibliques]

Lorsqu'une personne âgée perd de son autonomie et qu'elle nécessite un accompagnement conséquent, c'est généralement vers la famille que l'on se tourne. Les enfants (parfois eux-mêmes d'un certain âge !) vont devoir gérer de plus en plus ce genre de situation pour leurs parents. On évoque alors souvent l'un des 10 commandements offerts par Dieu à son peuple : " Honore ton père et ta mère ". Cette Parole peut faire l'objet de différentes interprétations. Certaines d'entre elles en déduisent que c'est à l'enfant d'assumer la charge que représente leurs parents. L'enfant deviendrait en quelque sorte responsable de ses parents, comme s'il avait une dette envers eux (ils lui ont " donné " la vie). D'autres interprétations parlent d'un autre genre de responsabilité : non pas d'une responsabilité envers les ascendants mais envers les descendants.

Deutéronome 5,16
Honore ton père et ta mère, comme le SEIGNEUR ton Dieu te l'a ordonné, afin que tes jours se prolongent et que tu sois heureux sur la terre que te donne le SEIGNEUR ton Dieu.

Devenir comme un enfant - [Textes bibliques]

A l'époque de " l'enfant-roi " ou de " l'enfant-objet " de tous les désirs et de toutes les attentions, on pourrait avoir tendance à lire ce passage comme une apologie de l'enfance. Pourtant, à l'époque de l'évangile selon Matthieu, l'enfance n'est pas considérée comme une catégorie d'âge à part entière. L'enfant n'est qu'un adulte en devenir, un homme incomplet qui n'aura d'intérêt que lorsqu'il sera complet, c'est-à-dire éduqué et capable de jouer un rôle pour sa communauté d'appartenance.
Dans ce passage, l'enfant n'est donc pas présenté comme un modèle d'innocence, de pureté ou de perfection morale. Contrairement aux disciples qui s'interrogent pour savoir qui est le plus grand, l'enfant n'a pas de prétention de ce genre. L'enfant serait présenté ici comme celui qui est en situation de dépendance, c'est-à-dire comme celui qui a besoin de l'autre pour vivre : besoin de soins, de nourriture, mais aussi d'affection, de tendresse, d'écoute, de règles de vie, etc. Ce n'est donc pas l'enfant qui est célébré pour ce qu'il représenterait de supériorité morale par rapport à l'adulte, mais au contraire, pour ce qu'il représente d'état de faiblesse et de fragilité.

Matthieu 18,1-5
A cette heure-là, les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent: "Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux?" Appelant un enfant, il le plaça au milieu d'eux et dit: "En vérité, je vous le déclare, si vous ne changez et ne devenez comme les enfants, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Celui-là donc qui se fera petit comme cet enfant, voilà le plus grand dans le Royaume des cieux. Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m'accueille moi-même".

La vie comme une succession d'étapes - [Aller plus loin]

Dans cet extrait, les auteurs retracent la compréhension qu'a développée le philosophe et théologien Augustin (354-430) des différentes tranches d'âge. Ces étapes de la vie sont articulées aux différents niveaux du temps : le temps terrestre et le temps céleste, le temps individuel et le temps collectif.
Deschavanne Eric et Tavaillot Pierre-Henri Philosophie des âges de la vie Paris Grasset 2007 p.117-118 :
" Pour ce qui est de la vie terrestre, Augustin se rallie, contre les comptabilités saisonnières ou hebdomadaires, à une division en six étapes, plus fidèle à ses yeux à l'histoire du salut : les six âges de l'homme correspondent aux six jours de la Création et aux six âges du monde. La petite enfance (infantia) est tout entière occupée par les soins du corps et par la nourriture ; elle sera complètement oubliée plus tard ; lui succède l'enfance (pueritia) qui voit la mémoire commencer à s'éveiller ; vient ensuite l'adolescence (adolescentia), lorsque l'homme devient capable de se reproduire et d'être père ; puis c'est la jeunesse (juventus), qui marque le début des responsabilités publiques, mais aussi de l'emprise toujours plus maligne du péché ; la maturité (gravitas) apporte enfin "un certain repos", avant que les maladies et la faiblesse croissante de la vieillesse (senectus) finissent par exténuer la vie. Telle est "la vie de l'homme qui vit du corps et s'attache aux choses temporelles". C'est la vie du "vieil homme" (vetus homo), de l'homme terrestre et extérieur à lui-même. Même si elle ne conduit pas à la perfection suprême, elle peut avoir sa beauté et sa forme d'accomplissement : "le vieil homme, dit Augustin, peut à lui seul emplir ici-bas toute une vie". La plupart se contentent d'ailleurs de cette vie terrestre pour le meilleur - le désintéressement et le respect de la loi - ou pour le pire - le désordre individuel et collectif. Mais, quelle que soit leur attitude, ils resteront tous enfermés à l'intérieur de cette vie terrestre du jour de leur naissance jusqu'à celui de leur mort.
Il n'en va pas de même pour ceux qui sont touchés par la grâce divine. La possibilité leur est offerte de connaître une seconde naissance et d'entamer une autre vie. Celle-ci passe aussi par des étapes progressives qui vont peu à peu éliminer tout ce qu'il y a de terrestre dans l'existence. Ce deuxième homme, Augustin l'appelle "l'homme nouveau" (novus homo). C'est un homme intérieur et céleste, dont les âges ne se distinguent pas "par des années, mais par les progrès spirituels qu'il accomplit". "

"Charte des droits et libertés de la personne âgée, dépendante" - [Aller plus loin]

En 1997, la Fondation Nationale de Gérontologie établit une charte des droits et libertés de la personne âgée dépendante. Elle décline en 14 articles les points essentiels dont les personnes âgées en grande dépendance peuvent bénéficier. Cette charte débute par une définition de la vieillesse qui énonce que :
"La vieillesse est une étape de l'existence pendant laquelle chacun doit pouvoir poursuivre son épanouissement.
La plupart des personnes âgées resteront autonomes et lucides jusqu'au dernier moment de leur vie. L'apparition de la dépendance, quand elle survient, se fait à un âge de plus en plus tardif. Cette dépendance peut être due à l'altération de fonctions physiques et/ou à l'altération de fonctions mentales.
Même dépendantes, les personnes âgées doivent continuer à exercer leurs droits, leurs devoirs et leur liberté de citoyens.
Elles doivent aussi garder leur place dans la cité, au contact des autres générations dans le respect de leurs différences.
Cette Charte a pour objectif de reconnaître la dignité de la personne âgée devenue dépendante et de préserver ses droits.
ARTICLE I - CHOIX DE VIE
Toute personne âgée dépendante garde la liberté de choisir son mode de vie.
Elle doit pouvoir profiter de l'autonomie permise par ses capacités physiques et mentales, même au prix d'un certain risque. Il faut l'informer de ce risque et en prévenir l'entourage. La famille et les intervenants doivent respecter le plus possible son désir profond.
ARTICLE II - DOMICILE ET ENVIRONNEMENT
Le lieu de vie de la personne âgée dépendante, domicile personnel ou établissement, doit être choisi par elle et adapté à ses besoins.
La personne âgée dépendante ou à autonomie réduite réside le plus souvent dans son domicile personnel. Des aménagements doivent être proposés pour lui permettre de rester chez elle.
Lorsque le soutien au domicile atteint ses limites, la personne âgée dépendante peut choisir de vivre dans une institution ou une famille d'accueil qui deviendra son nouveau domicile.
Un handicap mental rend souvent impossible la poursuite de la vie au domicile. Dans ce cas l'indication et le choix du lieu d'accueil doivent être évalués avec la personne et avec ses proches.
Ce choix doit rechercher la solution la mieux adaptée au cas individuel de la personne malade. Son confort moral et physique, sa qualité de vie, doivent être l'objectif constant, quelle que soit la structure d'accueil.
L'architecture des établissements doit être conçue pour répondre aux besoins de la vie privée. L'espace doit être organisé pour favoriser l'accessibilité, l'orientation, les déplacements et garantir les meilleures conditions de sécurité. "
Pour lire la charte en sa totalité :
http://www.famidac.fr/article94.html

La dette - [Aller plus loin]

Le théologien protestant Jean-Daniel Causse parle de responsabilité qui lie parents et enfants. Il souligne que cette responsabilité engage les ascendants envers leurs descendants. Ces derniers n'ont pas de dette à payer à leurs parents, mais une dette à transmettre. Le théologien Jean-Daniel Causse distingue ainsi la dette " imaginaire " de la dette " symbolique " :
" Il y a une autre façon de penser la dette - que j'appelle ici dette symbolique -, qui ne consiste pas à solder la dette en remboursant, en reversant quelque chose à l'ascendance (sur ce plan, la dette est impayable). Il ne s'agit pas de rendre ce que l'on a reçu - telle est la mauvaise dette -, mais de le verser devant soi. Pour le dire autrement, la dette symbolique signifie simplement la chaîne de la vie qui représente pour nous une dette que nous ne pourrons jamais payer, sinon en donnant la vie à d'autres (et il y a bien des manières de vivre ce don). Ce n'est pas rendre le don de la vie dont il est question, mais le donner à son tour selon une logique de la génération qui toujours descend, mais qui ne remonte jamais. On ne peut pas rendre ce que l'on a reçu et on n'a pas à le rendre. On peut seulement le donner à son tour. On peut verser devant soi, vers la génération d'après, ce qui a été reçu. Le mouvement du recevoir au donner va toujours vers l'avant et pas vers l'arrière. L'endettement originaire fonde ainsi une responsabilité. Il engage à utiliser ce qui a été reçu pour sa propre vie et pour la vie d'autres que lui-même.

Ainsi, honorer père et mère, c'est recevoir d'eux - parfois malgré eux - le pouvoir de les quitter. C'est l'enjeu de la transmission. Je note simplement pour terminer un point étymologique : " honorer " se dit en hébreu kibbéd qui signifie "rendre lourd, donner du poids". [...] Donner du poids, alourdir ton père et ta mère prend sens lorsque l'on sait que ceux-ci peuvent faire peser sur les épaules de leurs fils des poids qui ne sont pas les leurs. Il s'agit d'alourdir père et mère, c'est-à-dire pour le fils de ne pas porter à leur place une charge qui n'est pas la sienne. C'est l'honorer que de se décharger un peu de la culpabilité, de la peine, de la gloire, de la richesse de l'ascendance pour inventer sa propre manière d'être. Une variante du précepte, en Lévitique 19,3, parle plutôt de craindre son père et sa mère. Ce texte introduit une nuance de respect et de distance qui complète l'idée de donner du poids. Daniel Sibony écrit en ce sens : "Les respecter pour pouvoir s'en éloigner. Cela ne veut pas dire les laisser tomber - ce serait les prendre pour un déchet et ne leur accorder aucun poids. Il s'agit d'ouvrir un jeu de distances. Cette Parole élabore une certaine séparation, grâce au "respect" (...). Le respect apparaît comme condition de l'entre-deux mouvementé où l'origine bifurque". Ainsi s'articulent le lien et le déliement, l'héritage et la page neuve, l'histoire passée et celle qui est encore à venir, ce qui a été et l'imprévisible de ce qui arrive.

Jean-Daniel Causse "

L'art d'être grand-père - [Culture]

A partir du 19e siècle, la famille s'appuie sur un modèle de vie de type bourgeois qui réorganise les relations à l'intérieur même de la famille. L'assignation de la femme à un certain rôle, la place de l'enfant comme celle du père de famille fonctionnent encore largement aujourd'hui selon ce modèle. Parmi ces nouvelles attributions des rôles familiaux, il y a celle des grands-parents désignés ainsi depuis le 19e siècle. Comme le nom l'indique, ils jouent le rôle de " grands " " parents ", c'est-à-dire que leur fonction est définie par rapport à leurs " petits " enfants dont ils ne portent pas la responsabilité de l'éducation, mais de celle de l'ouverture, de l'apprentissage " plus grand " encore que celui imputé aux parents.
Parmi les défenseurs de ce statut devenu incontournable aujourd'hui, Victor Hugo s'impose. Extrêmement investi auprès de ses petits enfants, il va jusqu'à écrire L'art d'être grand-père qui pose les fondements d'une vision idéale des grands-parents. Jeanne est l'un de ses petits enfants, ce jour-là, elle est punie :
Victor Hugo, L'art d'être grand-père, chapitre VI, Paris : Gallimard, 2002.
" Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société
S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :
- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;
Je ne me ferai plus griffer par le minet.
Mais on s'est récrié : - Cette enfant vous connaît;
Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. A chaque instant
L'ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;
Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête.
Vous démolissez tout. - Et j'ai baissé la tête,
Et j'ai dit : - Je n'ai rien à répondre à cela,
J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là
Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu'on me mette au pain sec. - Vous le méritez, certes,
On vous y mettra. - Jeanne alors, dans son coin noir,
M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l'autorité des douces créatures :
- Eh bien moi, je t'irai porter des confitures. "

 

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" Se souvenir des belles choses " - [Culture]

Ce film de Zabou Breitman est sorti en 2002 et les rôles principaux sont interprétés par Isabelle Carré et Bernard Campan. Il raconte l'histoire de deux personnes pris au piège de leur mémoire défaillante.
Claire, une jeune femme, est placée dans un centre pour amnésiques : elle présente de légers troubles de la mémoire. Quelques années auparavant sa mère y est décédée jeune de la maladie d'Alzheimer. L'univers curieux et décalé de cette institution interroge la prise en charge des malades.
Philippe, quarante ans, a perdu totalement la mémoire à la suite d'un accident de voiture qui a coûté la vie à sa femme et son fils. Tous deux tombent amoureux l'un de l'autre. La mémoire est l'objet de toutes les attentions : on court après elle, on saisit des instants furtifs où elle réapparaît et avec elle des événements douloureux. Les personnages courent après leur propre histoire, tentent de la maintenir " hors-oubli " pour en préserver le sens.

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Rousseau dans sa vieillesse - [Culture]

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) fait partie de ces grands philosophes pour qui la vie doit avoir un sens et un projet. Rousseau aborde la vieillesse avec beaucoup de sagesse : sans doute ne peut-il plus espérer pouvoir changer du tout au tout ce qu'il est, mais il peut tenter de se réconcilier avec lui-même, les autres et le monde. Quelques mois avant sa mort, il évoque Solon (philosophe grec, vers 640-558 avant J.-C.) qui écrivait " Je deviens vieux en apprenant toujours ".

Rousseau, Jean-Jacques, Les rêveries du promeneur solitaire, " Troisième promenade ", in œuvres, t.I, (La Pléiade), Paris : Gallimard, p. 1023 :
" Je n'ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m'instruire chaque jour en vieillissant, et je dois même me garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d'état de bien savoir ; mais s'il me reste peu d'acquisitions à espérer du côté des lumières utiles, il m'en reste de bien importantes à faire du côté des vertus nécessaires à mon état. C'est là, poursuit-il, qu'il serait temps d'enrichir et d'orner mon âme d'un acquis qu'elle pût emporter avec elle, lorsque, délivrée de ce corps qui l'offusque et l'aveugle, et voyant la vérité sans voile, elle apercevra la misère de toutes ces connaissances dont nos faux savants sont si vains. Elle gémira des moments perdus en cette vie à les vouloir acquérir. Mais la patience, la douceur, la résignation, l'intégrité, la justice impartiale sont un bien qu'on emporte avec soi, et dont on peut s'enrichir sans cesse, sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix. C'est à cette unique et utile étude que je consacre le reste de ma vieillesse. Heureux si par mes progrès sur moi-même j'apprends à sortir de la vie, non meilleur, car cela n'est pas possible, mais plus vertueux que je n'y suis entré. "